Lire le livre de Jonas : une invitation à relire le paradoxe du chemin de foi

La collection « Mon ABC de la Bible », collection d’enseignement pour le grand public des éditions du Cerf, propose une lecture du libre de Jonas par David-Marc D’Hamonville. L’auteur, Frère David, est l’abbé de l’abbaye bénédictine d’En-calcat (Dourgne). 

Le livre de Jonas est le plus court de la Bible (48 versets). Il s’agit, d’après l’auteur, d’une fiction littéraire probablement écrite au quatrième siècle avant notre ère. En hébreu, il peut être appelé un «mashal», c’est-à-dire un conte délivrant un enseignement. Il n’y a vraisemblablement pas de volonté historique de l’auteur et il n’hésite pas à parodier des situations de prophètes comme son attitude de refus initial à la parole de Dieu, tel qu’on peut la lire chez Isaïe, Jérémie et même Moïse devant l’appel de Dieu. De même, la prière de Jonas au fond de la baleine est un texte tissé par de nombreux versets de psaumes, sorte de broderie et qui montre que ce texte est également une relecture. Tout au long du récit c’est la Parole de Dieu qui indique la direction. Cette Parole est acte de même que la réponse de Jonas, loin de notre usage des mots qui parfois est à distance du réel. Comme dans d’autres récits de la Bible, c’est à partir de l’échec de la relation entre Jonas et Dieu que, paradoxalement les marins se convertissent et que jaillit une relation au Dieu de Jonas.

L’auteur ose affirmer que Jonas est figure d’anti-héros un peu à la manière de ces héros du XXe siècle qui sont des perdants des Calimero, des Gaston Lagaffe. Il montre la figure de l’homme fragile, de l’homme du doute, mais qui est attentif et reste dialoguant avec la Parole de Dieu.

Le gros poisson que l’on a l’habitude d’appeler baleine est à la fois figure de l’arche de Noé, du temple d’Israël, un rabbin (Eliezer) écrit que « Jonas entre dans une grande synagogue » et plus tard on y verra les entrailles de la Terre et peut-être pourrions-nous évoquer une figure inhabituelle de l’Église. Ces correspondances au cours de la méditation des siècles suivants sont riches de leurs harmoniques.

L’attitude de Jonas entre la vie et la mort, fuyant Dieu pour vivre pour finalement lui demander de mourir est figure de cette grande ambiguïté universelle entre la précarité de la vie et le désir de lui donner un sens. L’auteur fait remarquer que le mot précaire en latin precari veut dire prier, comme s’il y avait une identité entre le sentiment de précarité et la qualité de la prière, ou avec la vérité avec laquelle nous nous adressons à Dieu.

Au moment où les interlocuteurs demandent à Jésus quel est le signe qu’il va montrer pour dire qu’il est prophète, il affirme (Marc 8,12) qu’il n’y aura pas d’autres signes que le signe de Jonas. Pour les chrétiens ce livre devient donc essentiel pour comprendre la vocation de Jésus, mais également pour approcher son identité comme Fils de Dieu. Loin d’un prophète victorieux montrant par ses signes qu’il est relais de la puissance de Dieu, Jonas est un anti-héros, une sorte de prophète qui ne pouvait être figure du Messie victorieux attendu par Israël. Mais comme Jonas, il est signe de contradiction, signe que le Christ vivra par sa passion et sa résurrection en opposition de toutes les idées de puissance d’un Dieu s’exprimant à travers des organisations humaines bien huilées. L’évangéliste Matthieu donne comme signifiant du signe de Jonas la présence dans le ventre de la baleine pendant trois jours et trois nuits : évidemment rappel de la résurrection. Jésus (Yeshua) veut dire salut, le sens même du nom de Jésus est celui qui sauve. Mais pour cela il faut passer par le ventre de la baleine, c’est le seul moyen que cette conversion soit véritable. Par ailleurs et au-delà du gros poisson, Jonas est signe de Jésus par la présence de la Parole-action. De même, que Jonas est signe du salut à travers son dialogue avec quelques marins sur une barque, Jésus sera sauveur de l’humanité à travers son dialogue avec quelques disciples dans la barque de l’église. Les interlocuteurs dans les deux cas ne sont pas ceux qui sont déjà acquis. La conversion du petit groupe précède celle de la nation et débute par une désillusion qui est celle que connaissent tous les prophètes d’Israël et tous les témoins de Dieu. Ainsi la désillusion devient une condition pour qu’émerge l’humilité ; et l’humilité devient une nécessité pour la révélation. Révélation non seulement de Dieu, mais aussi révélation du regard de l’autre, marin ou habitant de Ninive, avec son dieu utilitaire qu’ils se sont fabriqués. C’est alors que s’opère ce qui n’est pas attendu par un regard humain c’est l’ouverture à plus grand, à ce qui sera au-delà de ce que l’on pensait et dont le fruit ne pourra plus être un retour narcissique.

La réception de Jonas dans les traditions juives, chrétiennes et musulmanes a été inversement proportionnelle à sa brièveté de petit livre, rappelle l’auteur. Petit prophète aux effets surprenants. Au-delà de ces traditions religieuses, le livre de Jonas est également une clé de notre culture. Ainsi il est présent dans la poésie et la littérature, il faut ici signaler celui de Jean Grosjean (Jonas) qui, par ses qualités littéraires, en fait un livre intemporel. L’auteur ne développe pas plus les conséquences sur la pensée philosophique et les concepts sociologiques qi étudient l’exclusion. De même, le thème du bouc-émissaire, si souvent travailler dans le XXe siècle des nationalismes et de la Shoah est à peine abordé, on peut le regretter. Dans le domaine de la philosophie, on ne peut s’empêcher de penser à René Girard, qui curieusement, n’est pas cité par l’auteur, non pas comme penseur que l’on devrait adouber obligatoirement, mais comme pensée qui articule de fait le regard que l’on porte sur le livre de Jonas aujourd’hui comme situation paradigme du bouc émissaire. L’auteur a un soucis pédagogique qui est rare, et témoigne de sa proximité intérieur avec le livre.

Un petit livre, certes, mais un grand voyage.

Gilles

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