Témoignage sur la vie en fraternité

La vie fraternelle

Entre dans la joie de ton Seigneur

Mt 25,20

La Fraternité, une dimension essentielle de l’homme et de la Vie chrétienne

Dans le cœur de chaque homme et de chaque femme habite le désir d’une vie pleine, à laquelle appartient une soif irrépressible de fraternité, qui pousse vers la communion avec les autres, en qui nous ne trouvons pas des ennemis ou des concurrents, mais des frères à accueillir et à embrasser.

En effet, la fraternité est une dimension essentielle de l’homme, qui est un être relationnel. La vive conscience d’être en relation nous amène à voir et à traiter chaque personne comme une vraie sœur et un vrai frère ; sans cela, la construction d’une société juste, d’une paix solide et durable devient impossible.

Elle constitue un élément essentiel sur le chemin de l’union à Dieu, car amour de Dieu et amour du Frère sont inséparables. Dès le Deutéronome, est donnée la loi d’accueillir l’étranger comme son frère : Tu ne considéreras pas l’Édomite comme abominable, car c’est ton frère ; tu ne considèreras pas l’Égyptien comme abominable, car tu as été un émigré dans son pays (Dt 23, 8).

Ce n’est que vers 95 ap. J.-C. qu’apparaît le mot grec adelphotès, qui se traduit en latin par fraternitas. Celui-ci désigne la communauté des frères chez les premiers chrétiens. Unis au Christ, du fait de l’Incarnation et des sacrements, par un lien fraternel, ceux-ci se voient adoptés par Dieu qu’ils peuvent désormais appeler « notre Père ».

L’exemple de la première communauté chrétienne à Jérusalem

Nous remarquons que, pour développer la vie nouvelle du Christ parmi eux, la vie fraternelle, les premiers chrétiens se réunissent chez l’un d’entre eux. Les réunions se font chaque jour, notamment le samedi soir, veille du « jour du seigneur » ou jour de la résurrection : Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières (Ac 2 ,42).

Les croyants étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous, selon les besoins de chacun. Chaque jour d’un même cœur, ils étaient assidus au temple : rompant le pain dans leurs maisons, ils prenaient leur nourriture dans la joie et la simplicité du cœur, louant dieu et jouissant de la faveur de tout le peuple.

L’unité des esprits et des cœurs se concrétise logiquement dans la mise en commun des biens. C’est un aspect important de la vie de la communauté de Jérusalem, au moins à ses débuts. Les biens sont librement partagés, les richesses circulent entre tous : « nul ne disait sien ce qu’il possédait, mais entre eux tout était mis en commun… il n’y avait pas d’indigent parmi eux… on distribuait alors à chacun selon ses besoins » (Ac 2, 42-47)

Certes, un tel idéal de vie communautaire était déjà réalisé dans les groupements juifs réformistes comme les communautés ascétiques de Qumran, près de la mer morte, ou de Kokba près de damas. Mais dans la communauté chrétienne cet idéal prend un relief nouveau en raison de sa source d’inspiration : la vie intime de Dieu lui-même comme elle s’est exprimée dans le christ fils de dieu pour qui tout ce que le Père possède est à lui et réciproquement dans l’égalité parfaite et qui nous communique tout
(cf. Jn 15,15 ; 2 Co 8, 13-15)

Les premiers chrétiens mettent en commun non seulement les biens matériels mais aussi les biens spirituels c’est à dire les fruits de la parole de Dieu en eux, les expériences de l’âme et de l’apostolat… Ainsi les croix sont moins lourdes à porter et la joie est multipliée.

Cette communion des biens joue sans doute un grand rôle par rapport à l’efficacité de la prédication évangélique. « Ils mettaient tout en commun et avec beaucoup de force, les apôtres témoignaient de la résurrection du seigneur Jésus » (Act 4, 32-33)

La Fraternité, lieu fondateur pour l’Ordre dominicain

Il y a de multiples manières de vivre radicalement en chrétien. Si on considère la vie religieuse sous sa forme dominicaine par exemple, c’est un mode de vie qui met la fraternité en son cœur pour avancer dans la foi : vivre en frères pour progresser dans la connaissance de Dieu et dans la connaissance de soi, pour se rendre plus disponible à l’Esprit et aux besoins du monde.

Il faut regarder la fraternité non pas comme utopie mais comme le lieu fondateur pour donner le meilleur de nous-mêmes. Le monde a besoin de la fraternité. L’option de la fraternité se traduit par la vie commune, le quotidien partagé avec ses joies, ses difficultés et sa banalité.

La vie avec d’autres exige que chacun s’y implique : on ne peut pas simplement en être spectateur. Cette implication se traduira par des services rendus à chacun des frères et aussi une disponibilité pour les services de l’Ordre et de la Province. Ces services concernent tant la vie quotidienne et matérielle, que le soutien moral et la solidarité dans les joies et les peines.

À l’origine de l’Ordre, Saint Dominique demandait aux frères de lui promettre vie commune et obéissance. Lui-même se soumettait humblement aux décisions, spécialement aux lois, que le Chapitre général des frères établissait.

Saint Dominique méditait et passait souvent sa nuit en prière pour les autres, parfois dans les larmes dit-on : Mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ?

Il était aussi convaincu que la voix de chaque frère devait être entendue dans l’élaboration de la vie commune.

Dieu dit à Catherine de Sienne que Dominique a conçu son bateau comme un lieu très spacieux et très joyeux de telle sorte que les frères parfaits et ceux qui le seraient moins, puissent tous prendre leur place à bord1. Les fondements de cette joie sont la fraternité, la prière et l’étude.

La Vie fraternelle au service de l’œuvre de Prédication

La spiritualité dominicaine nous encourage à comprendre nous-mêmes ce qui se passe dans ce monde, à regarder les autres, à prier pour eux et à les aider ; au cœur de spiritualité dominicaine il y a une joie profonde, qui ne vient pas seulement de Dieu mais qui est aussi en chaque frère et chez les gens qu’ils étaient appelés à rencontrer.

Saint Dominique a légué à l’Ordre son héritage de Chanoine de saint Augustin. C’est d’ailleurs la règle de saint Augustin que Dominique choisira pour son Ordre. Elle commence par: « Tout d’abord, pourquoi êtes-vous réunis sinon pour habiter ensemble dans l’unanimité, ne faisant qu’un cœur et qu’une âme en Dieu. ». En effet, pour saint Augustin, la vie commune est essentiellement une amitié fondée sur une commune recherche de Dieu.

Paul Murray, dans son livre Le vin nouveau de la spiritualité dominicaine, nous montre l’humanité profonde de ces premiers frères et premières sœurs, ils étaient bien ancrés dans la vie et remplis de vie eux-mêmes. C’est cette spiritualité qui est enracinée en nous, dans nos désirs fondamentaux, dans nos joies et dans nos souffrances, dans notre humanité entière.

Jean Paul II, dans sa lettre « Vita Consecrata », exhorte les religieux à vivre avec zèle la vie fraternelle selon l’exemple des Actes des apôtres ; il souhaite présenter au monde des communautés qui s’exercent chaque jour à l’attention mutuelle, à la communication entre les frères et au pardon.

Ainsi en faisant profession, le frère prêcheur ne se met pas d’abord à l’école d’un père spirituel, mais il offre toute sa vie au service de la prédication de l’Évangile, à l’intérieur d’une communauté de frères dont toute la raison d’être et les institutions sont finalisées par le même idéal : Une amitié partagée au service de la recherche de Dieu et de la proposition de l’Evangile.

La promesse d’obéissance met le frère prêcheur au service de l’Évangile dans une communauté de frères. Elle le députe totalement à l’annonce de l’Évangile.

Comme le disait la lettre d’Honorius III du 4 février 1221, les prêcheurs sont des hommes qui, « par leur profession de pauvreté et de vie régulière, sont totalement députés à l’annonce de la parole de Dieu ».

Saint Benoit, le père des moines d’occident, a compris que la communauté nait de la Parole de Dieu, Parole faite chair en Jésus de Nazareth, celui qui, par amour, a lavé les pieds de ses disciples, et, à la fin de sa Règle, l’accent est mis sur l’amour ; ce sont les services mutuels qui construisent la communauté :
« Nul ne recherchera son propre intérêt mais plutôt celui d’autrui… ils ne préféreront absolument rien au Christ ».

Encore deux observations pour conclure :

  • On ne peut aimer vraiment que de l’amour que l’on a d’abord reçu ! Or c’est bien Dieu qui nous a aimés en premier (1 Jn 4, 19) et c’est de cet amour que nous sommes appelés à rayonner, à la manière dont Paul témoigne de la Résurrection de Jésus : Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu (1 Co 15,3).
  • On peut lier la fraternité́ à la parole de Jésus « là ou deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18,20). Si en effet nous sommes réunis au nom de Jésus, alors, Présent au milieu de nous, Il nous invite à dire avec Lui… Notre Père, qui es au cieux… prière qui fait de nous des frères et nous ouvre par le fait même le chemin de la fraternité́.

Nada Matloob Hindo, groupe fraternel Sainte-Catherine-de-Sienne, Strasbourg

1cf. Paul Murray o.p., Le vin nouveau de la spiritualité dominicaine, Salvator, 2017, p. 63

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