Le 11 avril 2026, à la veille au soir du deuxième dimanche de Pâques, au cours de sa rencontre mensuelle à la Maison Saint-Clair, la fraternité Sainte-Marie-Madeleine de Nantes a eu la joie d’accueillir MariaMaris, auteure-dessinatrice de BDs chrétiennes et en particulier de la BD « Dans les poches de Catinon ».

En huit ans de fréquentation joyeuse de la fraternité Sainte-Marie-Madeleine, c’est la première fois que nous accueillons une invitée pour nous parler de son ouvrage. Pourquoi ? Et bien parce que Catinon menette, de son état civil Catherine Jarrige, était une laïque dominicaine (comme nous !) et que ce n’est pas tous les jours qu’une non-dominicaine écrive sur une dominicaine, qui plus est une laïque ! MariaMaris ayant même pris l’initiative de nous contacter par l’intermédiaire de ce site, c’était une occasion à ne pas manquer.
Grande joie de la saisir ! C’est donc après les vêpres et le dîner partagé, sur le temps que nous réservons habituellement à l’étude, que notre invitée a pu nous expliquer avec cœur, implication et pédagogie la vie de l’héroïne de son roman graphique, située à une époque secouée par des bouleversements, des dangers et des défis dont nous mesurons à peine l’ampleur.

L’époque où évolue Catherine Jarrige
Cette époque, c’est celle de la Révolution Française, à la fois exaltante et terrifiante, extrêmement complexe et beaucoup moins manichéenne que la vision caricaturale qu’on en a.
En 1789, l’Etat est en faillite et décide de nationaliser les biens très importants du clergé. La question se pose alors de savoir ce qu’on ferait des membres du clergé, des prêtres.
Parmi toutes les réponses possibles, celle qui emporte le plus l’adhésion au sein du pouvoir civil est l’option dite gallicane, qui fait également du chef de l’Etat le chef du pouvoir religieux, comme l’ont fait les anglicans en Angleterre, afin de rompre avec le pouvoir du Pape et de supprimer toute ingérence du Saint-Siège dans les affaires internes à la France. Une telle option contraindrait bien évidemment les membres du clergé français à rompre personnellement leur propre vœu d’obéissance avec l’Evêque de Rome.
Rappelons-nous également qu’à cette époque il y a deux clergés. D’une part le haut-clergé, issu de la noblesse, possédant de vastes richesses, et d’autre part le bas-clergé, pauvre, qui ne vit que de l’aumône. Les curés issus du bas clergé, plutôt ruraux, vivent dans des conditions souvent très difficiles. Or, avec l’option gallicane, il est offert aux prêtres un statut protecteur et un salaire garanti en échange d’un serment d’allégeance au souverain. Pour de nombreux prêtres en situation très précaire, ce n’est pas une option à essuyer d’un revers de la main.
Dans le Cantal de Catherine Jarrige, qui n’a qu’une trentaine d’années en 1789, un évêque propose aux prêtres de prêter allégeance moyennant quelque ajustement apporté au texte, comme par exemple l’ajout de la mention « sauf en ce qui concerne les affaires religieuses » afin de garder la primauté du Souverain Pontife sur les affaires spirituelles et ecclésiales. Alors que la France est secouée, entre autres déchirures, par ce dilemme auquel sont confrontés les prêtres et les évêques, le Saint-Siège reste silencieux.
Ce n’est qu’après plusieurs mois que le Pape réagit en établissant que tout membre du clergé français sera excommunié s’il prête serment, que le texte fût amendé ou non. Certains prêtres se rétractent de leur serment. D’autres au contraire, profondément attachés à la France et considérant le Pape comme un souverain étranger, sont des gallicans convaincus et ne craignent pas d’être excommuniés.
La France se retrouve alors avec des prêtres qui ont prêté serment soit sur sa forme originale soit sur sa forme amendée puis, après la décision du Pape, décident de maintenir leur serment ou au contraire de se rétracter. Toutes les combinaisons ont vu le jour, un vrai bazar ! A Mauriac par exemple, ville du Cantal où se rend souvent Catherine Jarrige, le curé est un rétracté alors que le vicaire est un gallican convaincu (le curé étant d’ailleurs l’oncle du vicaire !). Dans les villages, les habitants se liguent contre tel ou tel prêtre selon les convergences politiques des uns et des autres.
Dans cette atmosphère de quasi-guerre civile, les prêtres qui se sont rétractés mais avaient quand même été excommuniés en raison de leur serment initial reprêtent serment à nouveau. Au final, à la mort de Louis XVI, le pouvoir civil somme les prêtres de prêter serment sous 15 jours ou sinon ils seront déportés Guyane qui, soulignons-le, est synonyme de mort certaine étant donné les conditions de voyage et de vie sur place à l’époque.
Dans le sud de la France, les prêtres ont encore la possibilité de s’enfuir en Espagne. Mais fuir signifie abandonner ses paroissiens et abandonner sa paroisse à l’option gallicane. Certains prêtres préfèrent donc rester en clandestinité, en vivant cachés dans des trous à rat qui étaient déjà répandus à l’époque pour soustraire le blé à l’impôt ou pour empêcher les garçons tirés au sort de partir à la guerre.
Catinon menette
Catherine Jarrige, qui gardera son surnom de Catinon toute sa vie, est une petite fille qui fait beaucoup de bêtises et vit à la ferme. A vingt ans, elle devient dentelière à Mauriac, logeant dans une chambre de bonne. Attirée par une vie religieuse, elle fréquente un couvent de moniales dominicaines. Ne sachant ni lire ni écrire, on lui suggère de rejoindre le Tiers-Ordre, ainsi qu’on appelait alors notre branche de l’Ordre des Prêcheurs, et de devenir ainsi une « petite moine », une « moinette », i.e. une « menette ». De là, enfin, le surnom de notre Catherine Jarrige en « Catinon menette » !
Catherine a une très grande charité et un souci constant pour les pauvres. Elle mendie auprès des riches et redistribue ses collectes aux miséreux, aux marginaux et aux prostituées. Les bourgeois la prennent pour une simplette, une petite bigotte. Sous cette humble apparence, Catinon fera de ses deux atouts, à savoir la vivacité de son esprit bêtisier et sa connaissance complète des milieux ruraux et citadins, de vrais outils au service de la charité. Catinon passe ses journées à remplir ses poches de dentelière en mendiant auprès des riches pour aller ravitailler les pauvres prêtres reclus dans des cachettes de ferme aux quatre coins de la campagne mauriaçoise. Elle se retrouve ainsi à la tête d’un réseau de protection et de ravitaillement des prêtres devenus clandestins !
Catinon paraît pour la plus bête mais, dans sa tête, il y a toute la carte des prêtres cachés, de ceux qui ont faim, et dans ses poches tout ce qu’il faut pour subvenir à leurs besoins. Ses poches ne sont d’ailleurs pas remplies que de denrées alimentaires. Elles sont aussi remplies d’objets religieux car, dans le contexte très instable déjà évoqué, les églises sont pillées, les objets religieux volés ou profanés, et il devient urgent de sauver ce patrimoine. Les objets religieux sauvegardés par Catinon sont remis aux prêtres cachés pour leur permettre de célébrer des messes clandestines.
Quelques années après la Révolution, Robespierre institue le Culte de l’Etre Suprême en remplacement de la foi catholique, persuadé que la religion demeure la source de la vertu et qu’elle est nécessaire pour créer une nouvelle société plus vertueuse. Des décrets anti-chrétiens sont alors publiés. Les clochers doivent être décapités, les calvaires rasés, certaines églises détruites. Des missionnaires de ce nouveau culte sont envoyés en région pour faire appliquer ces décrets, tandis que les gendarmes sont mobilisés pour traquer les prêtres dissimulés ou en fuite.
Dans ce climat encore plus délétère et dangereux, Catinon multiplie les tactiques de femme du cru pour passer les barrages de gendarmerie ou les traversées de propriétés hostiles (simulacres, second degré). Catinon menette a même exfiltré de Mauriac intra-muros, et à maintes reprises, des bébés qui venaient de naître afin de les emmener à la campagne pour qu’ils soient baptisés par des prêtres clandestins. Et c’est ainsi que Catinon se retrouve marraine de tous les bébés de Mauriac de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècles ! Quelle postérité ! Mais imaginez les risques que devait encourir Catinon en transportant des nourrissons qui pouvaient hurler de faim à tout moment !
Marcheuse infatigable, bravant tous les dangers pour sauver les prêtres de la faim, pour leur permettre de célébrer l’office ou pour offrir aux nourrissons le sacrement du baptême, joyeuse devant l’adversité, Catinon menette est un exemple de charité totale et d’abandon à la Providence qui confond tous nos petits raisonnements miséreux auxquels nous recourons pour étouffer la grâce, l’audace, et entraver notre élan envers les pauvres et nos frères et sœurs en difficulté. « Je ne marche jamais seule« , telle est la maxime résumant toute la foi, simple, de Catinon menette, qui pourrait bien nous accompagner sur nos propres chemins.

Bienheureuse Catherine Jarrige, « Catinon menette », priez pour nous !
Merci MariaMaris d’avoir fait le déplacement depuis Paris pour nous partager tout ton travail réalisé sur Catinon menette, approfondi par de nombreuses lectures, visites, enquêtes et recherches dans les archives. Merci pour ton exposé vivant, impliqué, authentique, supporté par le travail graphique de ta BD dont la beauté et la liberté reflètent l’inspiration qui devait pousser Catinon menette sur les routes du Cantal, la même qui t’a motivée à venir nous rendre visite à Nantes !


Gautier Bergeret, fraternité sainte Marie-Madeleine de Nantes
Références utiles
« Dans les poches de Catinon », roman graphique de MariaMaris

Quelques lectures complémentaires introductives :
– Notice hagiographique
– Article wikipédia
Ou plus complètes :
– Biographie de Catinon (PDF)
– Thèse d’Histoire sur le Cantal à l’heure de la Révolution
Ou encore :




