Questions autour du jeûne


Si le jeûne a un impact physiologique sur la santé et de réelles vertus spirituelles, il peut aussi être pratiqué avec déviance. Explications.


Le jeûne, pratique proposée à certains moments liturgiques dont le Carême, est, de nos jours, confronté à quatre données sociales qui peuvent interroger les chrétiens :

1) La démarche hygiéniste qui, depuis la fin du XIXe siècle, sensibilise de plus en plus de personnes. Pour les tenants de cette pratique, le jeûne est un facteur naturel et traditionnel de santé. De l’avis de beaucoup, il a des effets spectaculaires. Des chrétiens y ont recours et l’associent spontanément à une démarche spirituelle.

2) Pour certains mouvements non-violents inspirés par Gandhi, le jeûne est une démarche d’évolution individuelle et collective : dans une situation conflictuelle, il rend plus disponible aux arguments d’autrui, il rapproche les points de vue et permet un discernement pour l’action.

3) Par contraste, les grèves de la faim sont des moyens de pression, considérés par ceux qui les utilisent comme la seule façon qu’il leur reste de faire reconnaître la cause qu’ils défendent.

4) Enfin, depuis quelques décennies, la présence plus visible des musulmans en France et la pratique du Ramadan avec sa dimension collective, questionne les chrétiens sur le jeûne religieux.

Une très ancienne et très constante pratique judéo-chrétienne

Dans l’Évangile, le jeûne est associé à la prière et à l’aumône (exemple dans Mt 6). Dans ce passage, notons que Jésus n’impose pas le jeûne, mais donne des conseils à ceux qui jeûnent : « Quand vous jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites. … Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage » (Mt 6,18). Par ailleurs, la tradition prophétique a toujours relativisé le jeûne ; le texte fameux d’Isaïe est le plus emblématique : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas plutôt ceci : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés et briser tous les jougs ? » (Is 58,6 mais tout le chapitre 58 serait à lire).

Le jeûne, bien que relativisé, est-il pour autant caduque ? On peut poser la question autrement. En quoi une pratique ascétique, telle que le jeûne, est-elle au service de la justice ? Jeûner serrait une façon de se rapprocher, au moins en intention, de ceux qui vivent dans le dénuement ; il permettrait de partager avec eux ce que l’on a économisé. Cette attitude est un acte symbolique très respectable, mais elle peut aussi être une exonération à assez bon compte : sauter un repas est-ce vraiment avoir faim ? L’économie réalisée n’est-elle pas illusoire ? Le jeûne pratiqué avec ces dispositions doit déboucher sur un engagement pour la justice d’une autre nature.

Le jeûne, doit être abordé dans un souci de conversion, de changement, de retournement. Pour y voir plus clair, considérons-le sous trois aspects : celui des excès qui peuvent l’accompagner ; celui de repères pour sa pratique ; et enfin celui des bienfaits que l’on peut en attendre.

Le jeûne peut avoir des conséquences suspectes

1) Il peut d’abord être considéré comme une performance ascétique. Je voudrai citer ici un vénérable texte indien : la Bhagavad Gîtâ : « Les hommes qui se tourmentent par une ascèse cruelle, non encadrée par la tradition, avec arrogance et égoïsme, remplis d’appétits et de passions, sont des fous qui en tourmentant l’unité de leur corps, me tourmentent aussi, Moi qui suis dans ce corps ». (Bh.G. chapitre XVII, strophes 5-6). 2) Un deuxième effet négatif du jeûne est la préoccupation exorbitante que l’on peut y attacher. On ne pense plus qu’à ça. 3) Troisième effet négatif, et ce risque est constamment dénoncé dans la tradition ascétique de l’Église, loin d’être une pratique d’humilité, le jeûne peut renforcer l’égo et déboucher sur l’orgueil d’avoir accompli une œuvre méritoire. 4) Enfin, n’oublions pas que les comportements alimentaires rigides sont des obstacles à la convivialité et que le goût du jeûne peut être un indice d’anorexie.

Comment pratiquer le jeûne ?

Ignace de Loyola a formulé simplement et clairement des "règles, pour s’ordonner, à l’avenir, dans la nourriture" (Exercices Spirituels n° 210 à 217). En voici deux : * « Pour les aliments, il faut pratiquer la plus grande et la plus complète abstinence (ici, "abstinence" veut dire "savoir se limiter"), car en ce domaine, l’appétit est plus prompt à se désordonner et la tentation plus prompte à chercher une occasion. Ainsi, pour éviter tout désordre, on peut pratiquer l’abstinence sur les aliments de deux manières : l’une en s’habituant à manger des mets ordinaires, l’autre en n’en mangeant, s’ils sont raffinés, qu’en petite quantité » (n° 212). * Enfin, Ignace donne un conseil pratique très concret : « Pour écarter le désordre, il est très profitable, après le repas de midi ou après celui du soir, ou bien à une autre heure où l’on ne sent pas d’appétit pour manger, de se fixer la quantité qu’il convient de manger au prochain repas de midi ou du soir ; et ainsi de suite chaque jour. Cette quantité, qu’on ne la dépasse pas, quel que soit l’appétit ou la tentation » (n° 216).

Les bienfaits du jeûne

Sur une radio chrétienne, j’ai entendu un clerc reconnaître que le jeûne pouvait avoir des effets bénéfiques pour la santé ; je me suis réjoui trop tôt de ce que je considérai comme une ouverture puisqu’il a regretté cette conséquence. À ses yeux elle enlevait quelque chose à la démarche : un chrétien ne jeûne pas pour cela, a-t-il affirmé. Pourquoi faudrait-il qu’une démarche spirituelle ne soit pas aussi un épanouissement global ? Jésus a lié le jeûne à un profond désir présent dans l’humain. Alors qu’on l’interroge, car ses disciples ne jeûnent pas, il répond : « Les compagnons de l’Époux peuvent-ils jeûner pendant que l’Époux est avec eux ? Tant qu’ils ont l’Époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner. Mais viendront des jours où l’Époux leur sera enlevé ; et alors ils jeûneront en ce jour-là » (Mc 2, 19-20). Le mot "Époux" est présent quatre fois en deux versets. Peut-on envisager des noces sans que les invités ne soient pas là avec leur corps, leur âme et leur esprit ? Lorsque l’Époux n’est plus là, c’est d’abord cette absence qui est le jeûne radical ; c’est elle qui appelle un jeûne plus concret, comme signe de ce désir et de cette disponibilité dans l’attente.

Ainsi, le jeûne est à vivre en lien avec le désir et l’attente ; c’est sa seule signification et la mortification n’a pas vraiment la première place. D’ailleurs, que nous jeûnions où non, le résultat sera le même ; Jean Chrysostome (Père de l’Église du Ve siècle) nous le rappelle dans un de ses sermons fameux célébrant Pâques ; il fait écho, en arrière plan, à la parabole des ouvriers embauchés, tout au long du jour, pour travailler à la vigne (Mt 20). Voici ses propos : « Que tous ceux qui cherchent Dieu et qui aiment le Seigneur viennent goûter la beauté et la lumière de cette fête ! … Que celui qui a porté le poids du jeûne vienne maintenant recevoir le denier promis. … Et même s’il en est un qui a traîné jusqu’à la onzième heure, qu’il n’ait pas peur d’être en retard ! … Célébrez ce jour ! Vous qui avez jeûné et vous qui n’avez pas jeûné, aujourd’hui réjouissez-vous ! La table du festin est chargée : goûtez-en tous sans l’ombre d’une réticence. Le veau gras a été préparé : que personne ne reste sur sa faim. Venez tous goûter au banquet de la foi ; venez tous puiser aux richesses de la miséricorde ».


Michel Alibert, d’après une intervention de Carême à La Tourette le 25 mars 2012.



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