La traversée de l’épreuve

Soeur Anne Lécu


La problématique de la conférence est la traversée de l’épreuve et/ou des limites et comment y approfondir sa foi.
« Lorsque je rencontre des personnes dont la vie est très éprouvée, je pense que je pourrais être à leur place. Quelle est notre commune appartenance à l’humanité ? »
Cette réflexion d’Anne Lécu s’est développée à partir de sa conférence, à Lourdes, sur la souffrance et la foi jusqu’à son livre « Où es-tu quand j’ai mal ? » écrit avec Bertrand Lebouché, publié au Cerf, et poursuivie par une thèse de doctorat de philosophie. Cette conférence de Lourdes devant trois mille personnes fut l’épreuve du feu.
La réflexion avait commencé avec Bertrand Lebouché avec un travail de théologie pratique sur le sida. Ce fut l’occasion de réfléchir aux limites : comment vivre une vie éprouvée ?
Pour que l’espérance chrétienne soit vraiment espérance, il faut qu’elle soit possible au cœur du pire.
A y réfléchir, la question sans réponse : Pourquoi y a-t-il des maladies ? S’est déplacée en : Comment faire face à la maladie ?
Le fait d’être médecin et dominicaine ne donne aucune autorité, mais une opportunité de réfléchir.
L’épreuve, ce serait quoi ? Pour le psalmiste, c’est quand il ne reste rien, que le sol qui se dérobe. Pour les grecs, en mer, sans savoir où ils allaient, sans sol sous les pieds, l’épreuve c’est de ne pas savoir comment s’en sortir.
En grec, « per » c’est la traversée et l’aboutissement de la traversée, et cela appartient à la dimension de l’épreuve.
Lorsque l’homme connaît la maladie, les conséquences sont spirituelles, psychologiques et somatiques. Le corps est dans le silence, sauf quand il est malade. D’autres épreuves, comme la faim, la solitude, l’abandon sont aussi ce qui n’est pas intégrable par la foi ? La confiance est perdue.
En Ezéchiel, chapitre 10, certains, pour éviter l’exil, entrent dans le Temple, cherchent refuge dans l’enfermement, or la Gloire de Dieu est sortie du Temple, et suit les exilés. La Gloire de Dieu n’est pas là où on l’attendait, elle est chez les exilés, ou les prisonniers Chez les Juifs : on a « nephesh »
vivante, la gorge
l’âme
« ruah »
« basar »
le souffle
la chair (le
cadavre sans souffle)
Chez les Grecs, on a « soma », le corps
(soma sema : corps tombeau)
« psyché », l’âme
« nous » la pointe de l’âme, l’intelligence
Saint Paul, juif de culture grecque, fait un mélange des deux lexiques. Le corps ou la chair, c’est le corps vivant, l’âme ou psyché est indissociable du corps. Paul parle d’esprit, c’est la partie divine qui reprend l’âme-psyché et l’esprit-pneuma.
L’épreuve concerne indissociablement le corps, l’esprit et l’âme.
La question est : Comment aller bien même quand on va mal ?

PANORAMA
La première caractéristique de l’épreuve, c’est un sentiment de rupture. En Maison d’Arrêt, on est arrêté, il y a rupture du temps chronologique. Tu es tombé tel jour, on tombe malade, il y a arrêt. L’arrêt entraîne une crise. C’est l’instance du tamis. Dans une crise, on fait le tri entre les choses importantes et les autres.
Qu’est-ce qui fait que je revienne en prison ?
La crise est saisie comme un moment important. Et la saisie du moment important, est le kairos, en grec. Chronos est le temps chronologique, kairos est le temps favorable, l’occasion à saisir. C’est une sagesse que l’on apprend.
Dans la maladie ou l’incarcération, il y a la durée. On vit la durée de façon différente si on est mobile, actif, ou immobile. Si on est immobile dans un monde mobile, on décrit le monde en termes de mouvement des autres.
Nous n’habitons plus le même monde, ce n’est plus le même monde.
L’épreuve de la prison est matérialisée par la cellule, « la visibilité isolante » dit Michel Foucault, avec des vidéo surveillances, car il faut voir pour savoir et prévoir.
A l’hôpital ou en prison, l’étrangeté devient grande, on est exilé de sa propre existence. Le temps devient inhabitable, on est expulsé du présent, expulsé de son lien à la vie.
A l’hôpital, on est expulsé de sa propre existence par la technologie médicale et par la maladie elle-même.
La vie est réduite à la douleur, ou au remords et à la faute.
La caractéristique de l’épreuve est d’être exilé de sa propre existence. Dans la Bible, les Juifs sortis d’Egypte regrettent celle-ci, même s’ils y étaient esclaves.
On pense au paradis perdu au lieu de penser « Vers où on va ». Le Paradis n’est pas perdu, il est promis.
Le jardin d’Eden promis est à l’origine, on y voit un homme et une femme dans un jardin. A la Résurrection, il y a un homme et une femme dans un jardin, et dans l’Apocalypse, le jardin est ouvert, promis.
L’autre, dans son épreuve, vit sur une autre planète que nous et pourtant il est à côté de nous. Le monde des gens debout n’est pas le même que celui des gens couchés. L’épreuve relève de l’étrangeté.
Michel de Certeau l’explique bien dans « La faiblesse de croire », à propos de l’expérience mystique. Le sentiment d’étrangeté du mystique est finalement comparable au sentiment d’étrangeté de l’homme éprouvé, tel que peut-être le vit celui qui traverse une bouffée délirante.
Job résiste à la tentation de donner des réponses. Il revendique son innocence. En chacun, il y a toujours une part d’innocence. Dieu dit à Job :
« Seul mon serviteur Job a bien parlé de moi »
Nous n’avons rien à dire du mystère de l’épreuve : Dieu donne raison à Job, et le Christ ne répond jamais à la question : « Pourquoi cet homme est-il aveugle ? »
QUE FAIT-ON DE CELA ?
Comment supporter la question : « Où est-il ton Dieu ? »
Il faut tenter de supporter, aller jusqu’au bout de l’absence de Dieu, endurer cette absence. Cet exil est une traversée de la Pâque, un passage.
On peut toujours dire à Dieu « Je sais que tu es avec moi », « J’espère que tu ne m’as pas abandonné », « J’essaie d’aimer la nuit où tu te tiens », « Je désire que mes mains puissent se tourner vers toi ».
Maurice Bellet (« Incipit », « La traversée de l’en-bas » 2005, Bayard) pense que l’épreuve c’est que, alors qu’on ne croit plus, on a encore le désir de croire. Désirer espérer, c’est la foi !
La réflexion sur l’épreuve ne peut faire l’économie de la réflexion sur notre propre épreuve. C’est vrai à la prison, c’est vrai quand on est malade. Il faut se poser ses propres questions.
Il y a aussi le moine, il a choisi l’épreuve, il est parti au désert pour y chercher, pour y trouver Dieu. L’épreuve, ce n’est pas le désert, c’est la tentation d’aller ailleurs. C’est l’épreuve du temps qui ne passe pas. L’enjeu est alors de persévérer dans le lieu qu’on a choisi. La tentation de l’acédie, bien connue, c’est la tentation de la fuite. D’une part, c’est un démon qui rend triste, d’autre part, c’est un démon qui anesthésie, qui rend inactif.
Le remède à l’acédie, est

  • la persévérance : rester dans sa cellule avec un travail manuel
  • les soins du corps, le soigner comme s’il allait vivre cent ans
  • penser que je peux mourir demain
  • les larmes, celles qui coulent quand on est désolé, celles qui coulent quand on est consolé
  • aller voir un ancien pour résister à la tentation de la fuite.
    Enfin, un mot sur l’épreuve du vieillissement qui nous invite à réfléchir à « la dernière fois ».
    Il y a des dernières fois faciles et des dernières fois difficiles. L’enjeu, c’est qu’il y ait des premières fois dans les dernières fois. Le temps passé n’est pas le seul, il y a aussi le temps devant nous. Ce temps devant est riche d’occasions pour que la vie soit vivante.
    Paul Ricœur parle de trois dangers du vieillissement et de trois remèdes :
  • l’ennui
    le remède est l’étonnement
  • la capitulation
    le remède est l’amitié, il faut maintenir des liens
  • la tristesse
    le remède est la reconnaissance de la richesse de nos existences

Maurice Bellet oppose, lui, l’amour à la solitude, l’action au sentiment d’inutilité, le don au rétrécissement et la foi au désespoir. (Maurice Bellet, 86 ans, « Vivre en étant vieux », document accessible sur internet)

CONCLUSION
Dans l’épreuve, le tri qu’on a à faire, c’est de trouver ce qui a du poids, ce que Dieu retient de nos existences, ce qui a de la densité.
Ce que nous avons vécu de juste, de beau dans notre vie, c’est déjà la résurrection, enracinée dans cette vie unique qui est la nôtre.
Un Père de l’Eglise écrit : « Que dise Adieu à la vie éternelle celui qui ne l’a pas rencontrée ici-bas. »
Notes et compte-rendu de Jean Michel Solente.


Journée Régionale des fraternités laïques dominicaines de la région Ile de France-Normandie
15 Mai 2010
Couvent de l’Annonciation - Paris



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