« Tard je t’ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée !
Mais quoi ! Tu étais au-dedans de moi et j’étais, moi, en dehors de moi-même. Et c’est au dehors que je te cherchais... »
Saint Augustin
Ce très beau texte d’Augustin nous met d’emblée au coeur du mystère de l’art pour un chrétien. C’est au-dedans de soi, dans le silence, qu’il faut chercher la beauté et l’inspiration : impossible de peindre, de composer ou de sculpter si l’environnement n’est pas favorable et si le coeur lui-même n’est pas en paix.
Il y a au fond une grande analogie avec la prière : A quoi servait pour les bénédictins ou les cisterciens, la beauté de la pierre et de la lumière, le grand isolement du site, la pureté et la simplicité de l’architecture, sinon à trouver dans le silence, le chemin de la prière et de la contemplation : « Nous vivons comme dans une ville, et cependant aucun tapage ne nous empêche d’entendre la voix de celui qui crie au désert, si du moins à ce silence extérieur, correspond notre silence intérieur... »
Guerric d’Igny
Et Bernard de Clairvaux ajoute :
« Tu désires voir, écoute d’abord. L’audition est degré vers la vision. Aussi écoute et incline ton oreille, afin que par obéissance de l’ouïe, tu parviennes à la gloire de la vision. »
Aucune oeuvre n’est possible sans silence et le silence n’a de sens que si son contenu est exprimé par l’oeuvre. Autrement dit, l’oeuvre advient au cœur du silence qui a intériorisé une parole ou une vision précédente.
Le silence et la paix intérieure constituent l’espace dans lequel on peut accéder au mystère, par l’intermédiaire de la prière pour certains et de l’art pour d’autres.
Ecoutons encore Fabienne Verdier, grande artiste formée à l’art chinois, s’exprimer sur son attitude avant de peindre, dans ses entretiens avec Charles Juliet :
« Oui, avant de peindre, il faut balayer aux portes de l’être. Nettoyer toute volonté, humeurs tapageuses.
Attentive, réceptive au vivant qui m’entoure. Aucun a priori. Neutre total. Accueillant ce qui se présente…
Je m’emploie à dépouiller, affiner, enrichir mes perceptions.
Avec cette épaisseur de concentration, au plus près du concret, j’erre dans mes profondeurs.
Le vide s’installe doucement en moi, calme les éruptions de la pensée…
Je laisse faire le temps tout en travaillant je laisse émerger ce qui se présente.
Je suis enfin libérée »
Il y a une deuxième analogie entre l’art et la prière, c’est la gratuité
D’un point de vue économique, ce sont deux activités parfaitement « inutiles », qui ne servent ni à se nourrir, ni à se vêtir, ni à se protéger.
L’art, comme la prière, touche donc à ce qu’il y a d’immatériel dans l’homme, ce que nous chrétiens appelons le « sacré » ou le « spirituel ».
Cette notion de gratuité, qui existait si bien lors de la construction de nos églises romanes, a été malheureusement très vite pervertie par l’économie de marché qui ne tolère pas longtemps de voir une activité humaine lui échapper et l’on est arrivé à une alliance du commerce et de la culture en traitant l’oeuvre d’art comme un objet de consommation, pire encore comme un moyen de spéculation.
Dès qu’il y a désir de se faire valoir, d’être admiré ou de gagner de l’argent, plus que le nécessaire, l’activité artistique est quelque part pervertie dans son essence même. On pourrait presque paraphraser la phrase du Cantique des Cantiques : « Si quelqu’un offrait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour, tout ce qu’il obtiendrait, c’est un profond mépris »
Bien des artistes et des acquéreurs d’oeuvres à des prix inouïs devraient méditer cette parole, en un temps ou ce sont souvent les marchés qui créent les artistes.
L’art est recherche d’authenticité
Charles JULIET a très bien exprimé cela dans l’un de ses journaux :
« Les oeuvres sont de trois sortes :
les oeuvres du beaucoup
les oeuvres du joli, de l’agréable, du plaisant techniquement parfaites et qui relèvent de l’artisanat d’art
les oeuvres du vrai qui sont aussi celles du beau »
Et il ajoute : « L’artiste en quête de vérité ne se soucie pas de beauté. Et, puisqu’il n’en a cure, il la trouve et la libère car elle n’est autre que cette lumière qui émane du vrai. »
N’y a-t-il pas dans ces textes, une certaine analogie avec la parabole de la semence qui tombe sur différents terrains mais ne devient vraiment productive que si elle pénètre profondément dans la terre, comme la parole dans le coeur de l’homme ?
Quand on progresse dans cette voie du vrai, quand l’oeuvre devient plus profonde, elle devient plus simple, plus dense, plus classique, plus belle.
En écrivant cela, je pense à Fra Angelico qui nous touche parce qu’avant de peindre les choses du Christ, il vit avec le Christ. Son art devient alors un témoignage qui parvient à la beauté par le talent, bien sur, mais aussi et surtout par l’authenticité, l’humilité et la simplicité. Si l’on compare son annonciation avec la cène de Léonard de Vinci on est effectivement frappé par la simplicité de sa composition centrée sur l’essentiel (la vierge et l’ange), en opposition avec la complexité du tableau de Léonard de Vinci. Dans un cas on est au coeur d’un mystère, dans l’autre on est plutôt dans la virtuosité, le souci de la perspective et de la composition ; le mystère n’est plus là.
Je pense aussi à ces deux figures d’ermites sculptées dans la pierre sur un chapiteau de Perrecy-les-Forges : Saint Antoine allant à la rencontre de saint Paul. Comment l’artiste anonyme a-t-il pu, avec si peu de moyens, rendre visible l’intériorité de ces deux hommes dont les visages rayonnent de paix et de douceur ?
Il y aurait mille autres exemples à citer, mais je m’arrêterai uniquement sur l’une des oeuvres ultimes de Matisse, la chapelle de Vence.
Voilà un artiste au faîte de sa gloire qui accepte de consacrer gratuitement trois ans de ses dernières années de vie à la construction et à la décoration d’une chapelle. Et alors même que le graphisme devient parfois hésitant, surtout dans le chemin de croix, voilà que cette oeuvre nous touche profondément parce que nous voyons bien que Matisse y a engagé toute sa vie avec une parfaite liberté d’expression et a été lui-même transformé par sa création. La maladresse du trait (les esquisses sont souvent plus belles que les réalisations définitives) devient alors un signe d’humilité. L’important est ailleurs : Matisse s’est révélé à lui-même sa propre vérité qui en quelque sorte dépasse ce qu’il avait imaginé au départ.
Le tableau n’est plus que le fruit du vécu.
Certains artistes, malheureusement, n’arrivent pas à s’affranchir de leur environnement, des tendances dominantes, de la mode et finissent par tomber dans la banalité ou la répétition, en étant victimes de cette société que souvent ils condamnent. Leur discours devient pesant.
A l’inverse, ceux qui nous touchent sont ceux qui ont su se retirer du monde et des forces du marché, pour, en silence, chercher à s’approcher de l’intemporel, sans se disperser.
Comme pourrait le dire Saint Paul, l’artiste est dans le monde mais n’est déjà plus du monde.
Pour clore ce paragraphe, je vous propose une citation du Père Jean Mambrino, extraite du n° 313 de la revue PRIER :
_ « Trop de poèmes et de romans procèdent aujourd’hui d’une fabrication artificielle : tressautement de mots qui agonisent sur place, faute d’air, d’inspiration. Pour moi la poésie exprime la vocation la plus haute de l’homme, c’est à dire la parole qui nomme le réel, le recueille. Du reste toute vraie poésie est recueillement, voyage vers l’intérieur ...
Pour en revenir à la poésie, elle est un langage silencieux qui efface ses propres traces pour qu’on entende ce que les mots ne disent pas. »
De l’authenticité à la simplicité
Je propose encore une citation de Ch. JULIET pour amorcer cette réflexion : « Le moi est incessant bavardage, profusion de pensées, de fantasmes, de mots. On conçoit que les oeuvres qui en procèdent soient abondantes et superficielles. A l’inverse, plus une oeuvre est profonde et plus elle est brève. Car plus l’être progresse dans l’unité et la simplicité, plus la parole se fait dense. » (Journal II)
Quand on cherche à s’approcher du mystère et de l’universel il faut nécessairement se méfier de la virtuosité qui est une grande tentation de l’artiste (faire toujours mieux que l’autre, plus original, plus audacieux, plus provocant, plus riche, plus ostentatoire) et au contraire simplifier, simplifier pour arriver à l’essence du message. C’est ainsi que les abbayes cisterciennes nous émeuvent par leur simplicité extrême que l’on sent être l’aboutissement d’un long cheminement. En mesurant par exemple la lumière par d’étroites et rares ouvertures les moines l’exaltaient au levant et au couchant du soleil pour les deux offices extrêmes du jour : laudes et vêpres. Illuminée de la sorte, leur église apparaît comme ornée par un art autre que celui des hommes : la lumière devient visible.
Je prendrai cette fois un exemple dans la littérature en évoquant Etty Hillesum, cette grande sainte du 20ème siècle, qui voulait rendre compte de son évolution intérieure non seulement à un individu lors d’une conversation, mais à l’humanité entière, oui entière et qui finalement renonce à un excès de mots :
« Cet après-midi, regardé des estampes japonaises.
Frappée d’une évidence soudaine : c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots...
Quelques coups de pinceau délicats et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt un espace inspiré. Je hais l’accumulation des mots. Il faut si peu de mots pour dire les grandes choses qui comptent dans la vie. Si j’écris un jour je voudrais tracer ainsi quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence »
On n’est pas loin du monochrome d’Yves Klein, d’Aurélie Nemours ou de Soulages : il n’y a plus ni dessin, ni lignes mais simplement une couleur dans laquelle le spectateur doit s’immerger comme dans un infini inexprimable autrement. Je pense aussi au tableau de Miro L’espoir du condamné à mort où une simple ligne interrompue suggère une vie brisée. C’est l’extrême dépouillement.
Si l’on s’éloigne de cette simplicité on peut faire des oeuvres magnifiques par leur virtuosité ou leur richesse mais on risque de quitter le domaine du « sacré » pour tomber dans le triomphal ou l’ostentatoire. L’Eglise du curé d’Ars n’est pas celle du Vatican !
En art l’intention vaut peut-être mieux que la perfection et du coup l’esquisse est souvent plus belle que la réalisation finale.
Pas d’authenticité sans liberté
L’artiste ne doit être entravé par aucune règle mais cette vérité si évidente a été l’objet d’un long combat pour la liberté contre les académismes, contre les conventions, contre le pouvoir des commanditaires ou des marchands....Combat jamais gagné d’ailleurs.
Combat aussi dans le monde même des artistes, entre la figuration et l’abstraction, entre le dépouillement et le lyrisme, entre le dessin et la couleur pure...
C’est cette liberté, chèrement conquise, qui a permis de révéler l’extraordinaire créativité de l’homme quand on ne lui impose aucune règle, pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs.
En ce sens l’art abstrait est un tournant majeur, une véritable révolution : de la représentation de la nature magnifiée ou volontairement déformée (chez Picasso par exemple) ou de l’art purement décoratif, on passe à une conception ou c’est le spectateur lui même qui doit faire le travail d’interprétation, de réception, pour faire vivre l’oeuvre en lui, comme cela était déjà le cas pour la musique.
C’est la raison pour laquelle les tenants de cet art (Kim En Joong par exemple) ne veulent plus parler de leur oeuvre, la décrire, de peur d’orienter notre perception. Ils se contentent de parler de leur technique, des conditions de leur création mais ne veulent surtout pas imposer une vision.
L’art numérique semble ouvrir encore un nouveau champ, un nouvel espace où tout ou presque tout reste à inventer.
L’art est rencontre avec les autres
L’art n’est pas seulement un moyen d’expression, il est fait aussi pour communiquer avec les autres, les « spectateurs » et cela d’une manière souvent imprévisible.
Le peintre SOULAGES exprime bien ce lien étrange entre l’artiste et celui qui reçoit l’oeuvre :
« Je peux évoquer cette statue mésopotamienne qui m’a un jour profondément touché.
Pourquoi ce granit noir m’a-t-il ébranlé au tréfonds de moi ? Je suis étranger à l’homme qui l’a sculpté, étranger à ses mythes, étranger encore à ses idées et à sa religion. Alors que se passe-t-il ? »
On ne peut guère répondre à cette question de Soulages sauf en constatant que, oui vraiment l’art crée des liens entre les hommes au-delà de ce qui est prévisible, et au-delà des frontières et des siècles, bel exemple de la part d’universel dans chaque homme.
Peut-être la musique, qui est à la fois rigueur et émotion, création personnelle mais interprétation collective, parfaitement abstraite mais tellement évocatrice, est-elle l’art qui illustre le mieux ce rapport entre le créateur et un public sans frontières. L’art est participation au mystère de la création
Dans le Monde des religions de Mars-Avril 2009, Abdennour BIDAR nous rappelle que pour les musulmans, la création participe à la beauté de Dieu et que chaque être, chaque chose en exprime un éclat, un fragment, fragment d’une beauté suprême, d’une transcendance absolue.
Encore faut-il que nous soyons attentifs à cette beauté de la nature, des visages et des objets qui nous permettent de voir Dieu d’un regard neuf, à chaque instant de notre vie. Et justement l’art aiguise notre regard car il nous fait faire l’apprentissage d’une vision qui va au-delà des apparences, qui nous fait reconnaître comme étonnamment belles des choses aussi simples qu’un morceau de bois décapé par la mer ou un galet strié de veinules - une vision toujours en alerte car la beauté est fugace : chaque instant compte, une fleur n’est pas la même le soir et le matin, au soleil ou dans l’ombre.
L’art est une fenêtre ouverte sur le mystère
Tant de choses nous dépassent autour de nous, l’origine de notre univers, l’au-delà de la mort, la signification de la souffrance et de la violence qui semble inscrite au coeur de l’homme, Dieu lui-même que personne, hormis le Christ, n’a jamais connu et l’on pourrait ajouter à cette liste beaucoup d’autres sources d’étonnement et d’interrogation, pourquoi par exemple cet acharnement à vivre et à se reproduire chez tous les animaux et les végétaux, cet élan vital vers toujours plus de complexité ?
De toutes ces choses, il est impossible et réducteur de n’en parler qu’avec des mots, les mots de tous les jours et c’est dans cette faille que l’art intervient pour ouvrir une fenêtre sur l’inexprimable, le poète avec des métaphores, le musicien avec des sons, le peintre avec des images, le sculpteur avec des formes.
L’art est ainsi une médiation qui nous permet d’entrevoir une part du mystère.
On l’aura compris, mon propos dans cette réflexion n’était pas de parler d’un art religieux, au sens d’oeuvres commanditées par l’église catholique ou toute autre confession mais de parler du spirituel (certains diront du sacré) dans l’art. Bien sur il existe fort heureusement des artistes qui s’intéressent au domaine religieux : mobilier d’églises, vitraux, architecture, musique… Mais il y a maintenant un consensus général pour qu’ils gardent leur entière liberté et ils rejoignent alors le cas général de la création. Et c’est dans cette création à laquelle participent tous les artistes qu’il faut discerner ce qui nous rejoint au coeur de nous mêmes parce qu’il s’agit d’oeuvres authentiques, sincères, discrètes qui ne peuvent être qu’en accord avec ce qu’il y a de plus profond en nous. Pour ces oeuvres là, la route commence par le recueillement et le silence qui en est la condition. Elle passe ensuite par l’interrogation devant le mystère de la création qui donne le désir d’en dévoiler une partie, d’en exprimer l’au-delà, avec de bien pauvres moyens : des pigments, de la terre, des pierres, des sons, arrangés par l’esprit et l’intelligence de l’artiste. Dans la recherche d’une expression vraie, simple, limpide, il peut espérer toucher à l’infini mais les fausses pistes sont nombreuses : déversement des images et du bruit, provocations inutiles, recherche de l’originalité pour elle même, soif de répondre aux désirs du marché, utilisation de la polémique comme vecteur publicitaire, souci de servir une idéologie, spéculation… A nous de faire le tri, en restant toutefois ouverts à la nouveauté, à l’élargissement du domaine de l’art, à l’abolition des frontières entre les différentes techniques car la créativité de l’homme est sans limites et il ne faut pas la brider mais au contraire s’en réjouir.
Il est certain que si l’on passait toutes les oeuvres au crible des exigences que j’ai énoncées, il n’en resterait peut-être pas beaucoup mais il faut évidemment nuancer cette hypothèse. Certaines oeuvres, moins exigeantes au départ, échappent à leurs auteurs par leur beauté, par leur adéquation mystérieuse à un site et deviennent chargées de spiritualité.

